« Dragons 2 : un Alpha et puis c’est tout… »

Dragons 2J’ai découvert le premier volet de la série « Dragons » sur le tard, freinée par beaucoup de préjugés mais avec bonheur car le film est excellent et joue habillement de la mythologie viking pour offrir des personnages plutôt originaux. S’il suit le schéma d’un conte initiatique classique, l’humour est omniprésent, les animations fabuleuses et l’histoire est efficace sans jamais se prendre trop au sérieux. En effet, les enjeux sont d’importance – comprendre que la malignité des dragons n’est pas de nature mais bien de circonstances – mais n’ont pas la prétention de changer le monde… De fort belles inspirations que le second opus a l’air d’avoir complètement oubliées en route.

Vu mon enthousiasme inattendu pour l’univers, j’attendais beaucoup de Dragons 2, d’autant plus qu’il avait reçu un accueil critique très favorable. J’ai d’ailleurs passé une excellente première demi-heure puisque la qualité graphique du film est vraiment stupéfiante, l’âge pris par les personnages est assez crédible et les deux thèmes principaux de l’intrigue avaient du souffle : le héros, Hiccup, ne veut pas prendre la relève de son père comme chef du village préférant se consacrer à la découverte d’un monde encore immense… Ce qu’il découvre est d’ailleurs problématique puisqu’un mystérieux individu capture des dragons tandis qu’un autre les préserve sans aucune compassion pour les humains impliqués dans l’affaire. La bande d’annonce – et Cate Blanchett au casting – avait vendu la mèche : le second larron n’est autre que la mère de Hiccup qui vit entourée d’écailleux depuis plus de vingt ans maintenant… Les retrouvailles entre les deux personnages sont d’ailleurs l’occasion d’un très beau moment de poésie visuelle, véritable parenthèse aérienne au milieu du récit. C’est après que les choses se gâtent puisqu’on apprend que le mystérieux individu est un très grand méchant qui déteste les dragons par principe et le reste du monde par habitude. De lui, on ne saura strictement rien : il n’existe que comme un ennuyeux symbole, accumulant les clichés de la méchanceté avec une lourdeur étonnante. Finalement, le conflit se règle par une vaste bataille où nos héros testeront leurs – fragiles – limites physiques et psychologiques et tout s’achève dans un face-à-face sans saveur pour délivrer une morale… dégueulasse !

Pourtant, j’ai une affection profonde pour ces Vikings et leurs dragons, je trouve l’esthétique globale bluffante et le premier volet gardait une agréable ambiguité quant aux leçons qu’il donnait. Puisqu’un film pour enfants est bien supposé transmettre, derrière l’apparence du divertissement, un modèle de société, Dragons 2 remplit parfaitement son rôle mais la société en question est glaçante… Nos héros ont grandi et si le début du film vous laisse entendre qu’être « adulte » peut revenir à explorer inlassablement l’inconnu et à chercher à le comprendre, la suite vous rappelle bien vite à vos responsabilités. L’intrigue se résume par cette belle maxime : « Si des êtres sont méchants, c’est parce que leur alpha, leur chef est méchant ; donc si des êtres sont gentils, c’est parce que leur alpha est gentil ! ». La logique est limpide et nos personnages rentrent formidablement dans le rang… À la fin, Hiccup et son dragon – bombardés adultes par l’expérience de la peine – défient les deux méchants « alpha », humain et dragon, et les dominent sous les regards admiratifs de tous les autres protagonistes. Les camarades du héros – et sa compagne, Astrid, la première – sont des Vikings brutaux flanqués chacun d’un dragon ? Qu’ils restent en place, ce n’est pas leur combat. La mère de Hiccup connaît les dragons mieux que personne et pourrait peut-être tenter d’amadouer l’alpha ? Vous n’avez toujours pas compris. Il ne s’agit pas de changer la donne : il faut juste remplacer le méchant par le gentil. En définitive, tous les compagnons viennent s’incliner devant leurs nouveaux chefs et avec le sourire parce que ces tyrans-là sont éclairés ! Mais la nuque toujours bien basse… La fin de l’initiation célèbre donc le retour à une stricte hiérarchie et le fait que chacun reconnaisse sa place et l’accepte est l’évidente condition du bonheur.

Oublions l’ambition fabuleuse du tout début qui voulait qu’un Viking sur un dragon suffisait à rendre le monde encore plus vaste. L’essentiel était déjà à la maison et l’univers du film retourne, en ronronnant de satisfaction, se poser au village de départ. Dragons 2 ressemble parfaitement à un vol en piqué sur le dos de Toothless, le dragon noir, sauf que la prothèse mécanique qui remplace sa queue est grippée. Grisé par la vitesse, vous espériez vous redresser au dernier moment et retourner à toute allure la tête dans les nuages : la chute est rude et on s’écrase sévèrement le nez sur les cailloux. Mais les dessins du générique de fin sont vraiment très jolis !

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« Lyon affute ses seconds couteaux »

 

OLPSG

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Il y a toujours un petit côté mesquin à se réjouir des défaites du PSG. On voit déjà le supporter invétéré, à la mauvaise foi proverbiale, commencer à prophétiser la lente chute du club millionnaire… jusqu’à son prochain titre qui ne devrait plus trop tarder. Alors bien sûr, une défaite ce n’est rien à l’échelle du championnat mais c’est suffisamment rare pour être remarqué ! Et comme l’année dernière, pour le même match, j’avais posté un billet désabusé sur la piteuse défaite de l’OL, je ne pouvais résister à la joie de célébrer son exact opposé. Car oui, hier soir, l’Olympique Lyonnais a battu le Paris Saint-Germain d’un but à rien. Alors un an plus tard, quel constat ?

Tout d’abord, Lyon partait d’emblée avec un effectif diminué quand en face se déployait un PSG qui venait de tenir tête à Chelsea en Ligue des Champions ; une tête un peu courte certes mais une sacrée tête quand même ! Bref personne, et moi la première, ne misait un centime sur les hommes de Rémi Garde surtout après leur défaite 4-0 au match aller du 1er décembre. Il y a donc d’abord le plaisir d’avoir vu les statistiques se tromper, considérablement augmenté par le fait que ceux qui les ont fait mentir, personne ne les attendait ! Tout d’abord, il y a eu Antony Lopes, longtemps 3e gardien de l’OL. Déjà quasi irréprochable l’année dernière, il s’est montré ici impérial, décisif dès les premières minutes devant Edinson Cavani alors que le PSG insufflait déjà son rythme effréné au match. Son arrêt a d’ailleurs permis de lancer un contre qui a mis dans une nouvelle lumière le souffre-douleur préféré de Lyon : Gomis. L’attaquant, longtemps privé de temps de jeu, a imposé son physique et sa technique quand j’avais surtout l’habitude de retenir son goût excessif pour les positions de hors-jeu. S’il n’a jamais trouvé le fond des filets, Gomis a mis immédiatement la pression sur le PSG et prouvé que l’OL avait des choses à dire. Et sur cette première occasion, il l’a fait entièrement seul pour lancer vraiment le match et a continué à faire travailler Sirigu le portier parisien, à plusieurs reprises… Jusqu’à ce que ce dernier soit trompé par le tir somptueux du second par excellence : Jordan Ferri, l’homme du match et mobylette hyperactive d’un bout à l’autre du terrain ! Bien sûr, ce n’était pas la première fois qu’on voyait Ferri sur la pelouse mais d’habitude, c’était un peu un cache-misère, pour oublier que les deux génies de l’OL (Grenier et Gourcuff) prenaient la pose sur le banc des éclopés. A la demi-heure de jeu, il intercepte dans le camp parisien une passe hasardeuse de Lavezzi et enchaîne immédiatement un tir qui file au fond. Personne ne comprend mais qu’est-ce que ça fait du bien ! Lyon mènera ensuite jusqu’à la fin. Chez les « petits nouveaux », je noterai surtout les trois défenseurs latéraux, Tolisso à droite et Dabo puis Bedimo à gauche qui ont fait un sacré boulot de débordement, insufflant une vitesse dont l’OL avait bien besoin, écrasé par ses 30% de possession de balle. Après, chez les anciens, les rocs, les lourds, il y a toujours Maxime Gonalons-Semelles de plomb et son talent pour faire faute à quelques mètres de la surface de réparation lyonnaise… Mais on ne critique pas le capitaine !

A l’inverse, Paris a montré un visage très cohérent avec sa déception européenne. En contrôle constant, capable d’enchaîner les passes avec une maîtrise vraiment impressionnante, ses joueurs ont pourtant tricoté en vain. Le meilleur exemple à mes yeux – pour ne pas trop insister sur le pauvre Cavani, qui doit déjà bien souffrir et parce qu’on parle toujours de Pastore –, c’est Lucas Digne que j’adore depuis que je l’ai découvert à Lille. Presque toujours exempt de marquage dans son couloir de gauche, il a accumulé les percées dans le camp lyonnais, a brillé de technique pour dépasser milieux et défenseurs, galopé comme un cabri en déboulant devant Lopes pour… Rien. Sans doute y avait-il de la lassitude du côté du PSG : passer d’un club anglais de légende au diesel à pétarades de l’Olympique Lyonnais, il y a de quoi grincer des dents. Les parisiens ont joué les aristocrates blasés, hier soir, et leur déchaînement de tirs et de moyens n’a contribué qu’à accentuer cruellement leur absence de résultat. Cela étant dit, samedi prochain, c’est la belle : la finale de la Coupe de la Ligue saura trancher sur ce match, entre éclat sans lendemain ou nouvelle dynamique. Alors bien sûr, restons réalistes, le PSG ne craint rien avec ses dix points d’avance sur Monaco mais c’est quand même un plaisir de voir Lyon revenir avec un meilleur visage, plus jeune et plus inventif. Pendant une heure et demi, ce fut une petite révolution à Gerland : le club lorgnant sur les grands d’Europe voit son sacre retardé par des canuts affligés par l’austérité. C’est un peu kitsch mais c’est printanier, ça fleure bon le mois de mai et même si ce n’est que pour un soir : j’adore !

 

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« Comment j’ai mangé mon estomac »

Comment j'ai mangé mon estomac...

J’ai découvert le livre de Jacques A. Bertrand pour le prix du « Roman des Etudiants » de France-Culture/Télérama et d’abord assez inquiétée par la critique péremptoire d’un camarade : il m’avait certifié que c’était une horreur, l’exemple même du lettré sans talent… Autant dire que ça commençait mal. Plus tard, je me suis rendue compte que Bertrand intervenait dans une émission comique que j’ai longtemps écouté, Des Papous dans la tête et je crois qu’il y a beaucoup du chroniqueur littéraire dans ce livre. On sent l’habitude de faire jongler les grands noms et les références comme des repères dans l’élaboration du propos, une vraie façon de radio qui pourrait peut-être, à l’écrit, passer pour pédante. J’admets que Bertrand ne réussit pas toujours ses numéros littéraires et certains de ses jeux de mots, surtout au début, ressemblent à des blagues ésotériques, des clins d’oeil formels que l’auteur se fait à lui-même… L’équilibre est souvent bancal et surtout, le départ est poussif. Je suis convaincue qu’un lecteur sceptique à la base pourrait très vite partir bille en tête et haïr avec passion l’intégralité du texte juste à cause des premières phrases. Surtout s’il n’est pas sensible à un sujet qui est loin d’être consensuel, au sens le plus strict du terme puisque le livre est d’abord le récit d’une sensation profondément singulière et de laquelle dépend toute une vie.

Mais voilà, Jacques A. Bertrand a un propos d’intellectuel qu’il l’assume jusqu’au bout et avec un décalage, une légèreté comique qui me plaît beaucoup. Or cette posture repose sur une conviction : l’âme est dans l’estomac. Aussi, quand son narrateur se retrouve avec un cancer de l’estomac (ou un ulcère tellement avancé qu’il en devient malin), c’est l’occasion de méditer ce que ça veut dire de « ne pas digérer » quelque chose. Son récit est alors balancé entre le traitement de cheval qu’on lui administre et ses réflexions sur le bonheur malgré tout et sur les choses qui lui sont restées sur l’estomac : la bêtise humaine avant tout. Evidemment, avec une base pareille, on peut s’attendre au pire et j’imagine qu’on peut lire Comment j’ai mangé mon estomac comme le soliloque arrogant d’un quidam qui donne des leçons sur le monde, entre deux fantaisies bucoliques. Peut-être y a-t-il, comme le soulignait Michel Onfray pour les philosophes, une barrière presque infranchissable entre les auteurs qui parlent de bouffe et ceux qui n’en parlent pas. Plus subtilement, entre ceux qui mettent le corps et surtout les organes « ignobles » au coeur de leur expérience et ceux qui s’y refusent, pour aspirer à plus et sans doute cette distinction se retrouve-t-elle dans le public de Jacques A. Bertrand. Kundera déjà envisageait le retrait de l’âme dans l’estomac, là où le « kitsch », l’image et le prêt-à-sentir n’iraient jamais fouiller de peur de se salir… L’idée m’avait déjà touchée dans l’Insoutenable Légèreté de l’Être, c’était assez logique qu’elle me touche ici aussi.

Il y a un regard spécifique à l’homme qui pense que le coeur de sa vie se cache dans son ventre : une sorte de lenteur attentive, un cynisme sur le monde transformé en bienveillance parce qu’il a compris que trop d’acidité finit toujours par vous brûler l’oesophage. Aussi le parcours du narrateur est-il celui d’une contemplation philosophique où l’impuissance du personnage est compensée, d’une façon très épicurienne, par un grand sens du second degré, une façon très drôle de ramener les règles de bienséance ou les formules ampoulées en plein milieu d’une situation dramatique. D’abord tranchant et critique, le ton s’apaise lentement à l’image de cette scène où, les intestins détraqués par la chirurgie, le narrateur se fait sur lui en plein parc Montsouris. Des jeunes filles le voient et hurlent de dégoût : elles n’ont pas « l’âge de la pitié » mais, admet-il, « l’a-t-on jamais ? ». Au final, je le trouve juste ce regard à la fois triomphant et désabusé de celui qui a beaucoup lu, beaucoup appris et qui constate autant sa faiblesse que sa volonté têtue de la lire comme il l’entend. Comment j’ai mangé mon estomac fait le pari de la légèreté intellectuelle, d’un hédonisme du corps donc de la tête parce que ça ne fonctionne pas en sens inverse. Or si on a conscience de baigner jusqu’au cou dans les lettres, de côtoyer si souvent les grands qu’on en oublie que les citer à tout va peut sembler pompeux, qu’on a l’impression de tout comprendre sans arriver à peser et que toute la finesse cynique du monde ne changera rien à la fragilité de notre digestion, donc de notre âme alors ce livre est une pensée amie. Peut-être est-ce effectivement du pédantisme mais alors, il me faut admettre que je suis pédante. Et que quitte à l’être, la réponse, intimiste, de Bertrand est finalement la meilleure : célébrer la chance, juger aussi peu qu’on peut et faire rimer la langue, entre le fromage et le dessert !

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« Puisse-t-il être simplement romantique… »

Only lovers

Jim Jarmusch possède le don imparable de rendre originaux les sujets les plus réchauffés du cinéma. Il avait déjà réussi son coup avec Ghost Dog, en concoctant un des meilleurs films de samouraïs après Kurosawa, sans Japon, sans costume, sans rien si ce n’est Forest Whitaker en virtuose du sabre dans une ville endormie. Quinze ans plus tard, le voilà qui récidive avec le thème-martyr du vampirisme, Saint-Graal pour tous les scénaristes du monde qui l’ont pompé jusqu’à la lie. Pour moi, c’était fini, le thème était exsangue et ne subsistait que dans les souvenirs du Dracula de Coppola. J’aurais dû me douter que dès qu’une légende du cinéma range sa caméra et sort par la porte, Jarmusch rentre l’air de rien par la fenêtre. Et à force de redonner vie aux inspirations magiques des grands, voilà qu’il a fait lui aussi un chef-d’oeuvre !

C’est simple, Only Lovers left alive a tout compris… Nous suivons deux personnages, Adam et Ève : l’un, génie anonyme de la musique, vit à Détroit, l’autre est à Tanger entourée de milliers de livres. Une fois par siècle, le premier déprime sévère et inévitablement, liés comme ils sont dans l’espace et le temps, la seconde le rejoint. Adam et Ève sont des vampires et des amants. Et c’est une première intuition géniale que de mélanger les mythes en un patchwork bizarrement cohérent de folklores : ces personnages sont-ils les figures bibliques ? Seulement des vampires ? Les deux ? Jarmusch joue avec tous les symboles, n’en explique aucun et ses personnages semblent suivre des règles nées avant tout d’un respect esthétique pour les traditions littéraires et culturelles… Dans une temporalité hors du commun, mêlant la lenteur de l’éternité au cercle hypnotique du vinyle qui tourne sur sa base, la caméra de Jarmusch incarne, sans jamais illustrer, toutes les polysémies permises par ses héros et leurs sensations décuplées. Chaque plan est un tableau, une photographie parfaite à l’image de ces personnages de légende – celles qu’ils ont inspirés puis qu’ils ont lu ensuite –, sortes d’immortels patrons des arts. Et puisqu’ils prennent leur temps pour tout, nos vampires prennent aussi celui de rire, d’un humour décalé, à contre-rythme et assez irrésistible… Jarmusch est un grand cinéaste ici parce qu’il est surtout un homme cultivé : il manie ces mythes énormes avec une légèreté ahurissante et ça marche vraiment très bien.

Après tout, à quoi peut servir une créature immortelle si ce n’est à méditer sur un « vieux couple » ? Only Lovers left alive nous ramène aux racines romantiques du vampire et s’approprie tous ses héritages, des plus visuels – les magnifiques contrastes noir et blanc entre Adam et Ève – aux plus comiques – les sorbets de sang et autres calembours anachroniques. Nos deux personnages s’aiment depuis les origines du monde et Jarmusch assume pleinement ce postulat cosmique qui aurait effrayé n’importe qui. Au final, c’est à ça que sert un écran de cinéma. L’histoire d’amour qu’il nous raconte est basée sur une inépuisable fascination pour l’autre, pour la connaissance, la découverte, la création… Nos héros sont deux contraires inséparables qui, en concept comme dans la vie, ne peuvent vivre l’un sans l’autre. Jarmusch impose leur amour quotidien avec une virtuosité qui n’a d’égale que le talent de ses deux acteurs principaux. Tilda Swinton est stupéfiante en Ève ; son rôle est une performance physique et son alchimie avec Tom Hiddleston est, sensuellement, flamboyante. Jamais je n’avais été autant convaincue par une relation amoureuse au cinéma or elle ne révèle pourtant que ses temps morts, comme les nombreuses scènes de lit où nos vampires dorment emmêlés l’un dans l’autre. A l’image du film entier, on peut les lire de trois façons : la symbolique des contraires, l’animalité sous-jacente et l’évidence de leur vieille habitude d’amants. Jarmusch les englobe toutes et en allant au bout des possibilités de son sujet, il réalise une ode à l’imagination et à la richesse des significations, du détail et des sensations… C’est l’occasion de plonger dans l’espace illimité du subjectif, aussi familier et déglingué que le sofa où nos vampires trainent allongés, de dire « toujours » et « jamais » à chaque ligne et d’approcher une émotion à s’en faire éclater le coeur. Jarmusch redonne envie de fredonner des musiques éculées, impose l’universalité des « lieux communs » dans un chef d’oeuvre visuel. Comme Coppola, le vampire lui sert à traiter le thème frelaté de l’amour éternel. Or porter ça au cinéma, c’est réaliser l’impossible avec une caméra : sans violence, sans autorité, sans morale, sans leçon et surtout sans précipitation… C’est du plaisir pur et d’une intelligence qui écrase tout sur son passage : un film qui vous fait comprendre pourquoi même l’Histoire, un siècle durant, a voulu être « furieusement romantique ».

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« Enfers, désolation et champ de navets »

Le Hobbit - La désolation de Smaug

« Ah, mais quelle horreur ! » : voici au rythme de quelle pensée mon cerveau et mes yeux ont souffert pendant trois heures devant le deuxième opus du Hobbit, signé Peter Jackson. C’est bien sûr en vrai fan de l’univers de Tolkien que je parle : j’ai grandi avec Bilbo et la quête de l’anneau, je les connais sur le bout des doigts. Mais pourtant jusqu’ici, j’avais bien aimé les différentes adaptations et la dernière en date m’avait plutôt plu. Alors que s’est-il passé ? Une chose à laquelle Jackson ne m’avait pas habituée auparavant : la bêtise. La Désolation de Smaug est incroyablement bête… Il prend le spectateur pour une andouille et sa machine est si bien huilée qu’elle l’abêtit lui aussi. Stupidité numéro un : le film accumule les scènes d’action sans queue ni tête où tout explose, où on massacre à foison sans qu’aucune action n’ait la moindre conséquence : visiblement, voilà à quoi pensait Jackson quand il disait adapter un « livre pour enfants ». Stupidité numéro deux : il est pétri de références à ses illustres prédécesseurs. L’idée ne me gêne pas mais la mise en pratique est catastrophique et curieusement inculte, de la part d’un homme qui avait montré son attachement à l’univers de Tolkien. Le Hobbit intervient une cinquantaine d’années avant le Seigneur des Anneaux et cette inversion chronologique est déjà un problème : accumuler les clins d’oeil à des évènements postérieurs à l’histoire présente, c’est courir le risque d’être complètement anachronique, voire ridicule. Prenons un exemple d’innovation jacksonnienne : dans le film, Gandalf voit l’oeil de Sauron à Dol Guldur, lors d’un délirant spectacle sons et lumières qui laisse peu de place au doute quant au propriétaire de la pupille. Mais alors pourquoi passerait-il la moitié de la Communauté de l’Anneau à consulter des paperolles poussiéreuses afin de déduire cette information capitale… qu’il savait visiblement déjà ? Le manque d’imagination de Jackson (ou la conviction que son spectateur est amnésique) entraîne son film dans une ornière délicate : il ajoute trop de choses pour garder le souffle du texte d’origine et les étouffe, elles, d’emblée sous les souvenirs des précédents opus.

J’ai regardé ce film comme je regarde un navet : en me moquant de chaque scène. Dès les premières minutes, j’ai été mal à l’aise et ça n’a jamais cessé. Mais là où je pensais un tel supplice évidemment partagé, je me suis heurtée à des commentaires intrigués : « mais pourquoi tant de dureté ? N’était-il pas plus simple de juste s’amuser ? ». Je comprends le raisonnement mais non… Je suis allée voir Pacific Rim (du même Guillermo Del Toro chargé à l’origine de tourner le Hobbit) qui raconte la lutte entre des énormes lézards et des robots géants : là oui, j’ai profité, je me suis amusée. Mais parce que je n’en attendais rien et qu’il était visuellement magnifique. Par contre, quand vous adaptez un pilier de l’heroic-fantasy comme de la littérature jeunesse en basant votre pub sur tout le travail accompli sur Le Seigneur des Anneaux, vous ne pouvez pas en appeler à la « sympathie » du spectateur. Quand vous dépecez l’histoire et vendez un mauvais blockbuster en comptant sur le nom de Tolkien pour attirer les foules, vous ne pouvez pas piétiner le dit-Tolkien et espérer qu’on vous le pardonne. Ou alors vous arrêtez de dire que c’est adapté d’un livre.

Mais surtout, surtout ! Si vraiment vous avez ce genre de malhonnêteté, alors pitié ne vous cachez pas derrière l’excuse des enfants. Là, c’est le comble du mépris. Le Hobbit a tout d’une histoire pour les petits : il suit les aventures de nains et de semi-hommes dans un monde démesuré. Il joue sur cette distinction d’échelle pour permettre une plongée magnifique dans l’essence du merveilleux : la rencontre avec des créatures fabuleuses et des personnages de légende. Quand Bilbo découvre Elrond, Beörn ou le dragon Smaug, ce n’est jamais sur le registre de la confrontation mais sur celui de la découverte béate de ce qui, par définition, nous dépasse. L’irréel se cache dans le fait que de telles rencontres sont normalement impossibles : il est là, le charme du conte. Jackson, lui, le transforme en combat permanent, où tout va trop vite pour que les personnages existent et où la suppression du réalisme ne sert qu’à insulter des grosses bêtes sans courir le risque d’y laisser sa peau. Et il traîne ainsi une drôle de morale. Cette leçon de toute-puissance paresseuse, un brin vulgaire et carrément crâneuse, c’est celle d’un mauvais jeu vidéo, pas d’un bon roman. Le film, dans sa débauche de moyens aux réalités plus insipides les unes que les autres, vire au caprice égocentrique : sa conclusion, c’est l’infantile et pas l’enfantin, c’est l’idiotie et pas la simplicité. Et faire un film crétin avec Martin Freeman, Benedict Cumberbatch en reptile ciselé d’or et l’imagination de Tolkien, c’est une insulte au bon sens ! Et puis surtout, qu’est-ce que c’est moche…

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« Si le cri est perpétuel, plus rien n’est visible. »

Anima imagE.Anima, de Wajdi Mouawad, s’ouvre comme une tragédie grecque. D’abord, un titre sous forme de jeu de mots érudit : l’âme (anima en latin) rencontre l’animal, faisant naître des deux comme un nom de chimère. Puis, dès la première page, un meurtre monstrueux : celui de la femme de Wahhch, le héros qu’on a éventrée et violée dans la plaie, tuant l’enfant qu’elle portait. Quand le lecteur découvre le drame, il ressent un malaise véritable car le mécanisme du texte ne s’est pas encore mis en place. A moins d’avoir immédiatement compris le titre du premier chapitre : Felis Sylvestris Catus Carthusianorum (le nom scientifique du chat domestique), on ne sait pas encore que la scène est racontée à travers les yeux d’un animal. Dans le contrecoup du meurtre, ses réactions choquent : quand il « boit l’eau des toilettes », on redoute un instant d’être dans la tête de l’assassin, spectateur de sa bestialité. Quand on comprend que le narrateur n’est pas un homme, c’est un vrai soulagement… Cet incipit totalement maîtrisé résume tout à fait la force de ce texte : on se sent mieux dans la tête des bêtes. Les horreurs qu’elles commettent ont un sens, elles appartiennent à un ordre naturel, là où celles des hommes tombent immédiatement dans le pervers et l’immonde… Et tout l’engagement du roman vise à redonner la parole et la conscience que l’on refuse à ces témoins privilégiés de la cruauté humaine, victimes du silence qu’on leur impose. Toutes, à leur manière, reconnaîtront d’ailleurs notre héros comme l’un des leurs.

Dès lors, la quête de Wahhch pour retrouver le meurtrier de sa femme est l’occasion d’une odyssée en terres barbares, en plein coeur de la civilisation nord-américaine, charriant les souvenirs sanglants de ses guerres fondatrices. Les quelques îlots de paix qu’il rencontre sont cachés au fond des réserves et des légendes indiennes ou dans la générosité de personnages aux destins brisés. La beauté, chez Mouawad, se regarde au milieu des décombres ou chez des espèces en voix de disparation : les Indiens font route commune avec les animaux, bêtes traquées, méprisées, agressées, condamnées à se battre pour survivre… Et si Wahhch veut voir le visage de l’homme qui a ruiné sa vie, c’est simplement pour se convaincre qu’ils ne se ressemblent pas, héritiers malgré eux de la terrifiante violence des hommes. Anima mêle ainsi le récit initiatique, le thriller maîtrisé, la leçon de mémoire et la grande tragédie à cothurnes vus par ceux qui, parce qu’ils ne peuvent pas, a priori, « comprendre » ce qu’ils voient, sont les conteurs parfaits de l’histoire. Les bêtes voient, écoutent, sentent mais ne jugent pas et le roman devient vite un voyage en terre de pureté, un retour d’innocence obtenu par une plongée brutale dans les ténèbres opaques. L’alchimie est tellement subtile que, forcément, les dernières pages sont décevantes… Les animaux laissent la place au médecin légiste qui se charge de la fin, nous faisant le bon vieux coup du « manuscrit trouvé » et il est très très plat, ce retour à l’humanité…

C’est pourquoi je me demande si le brio avec lequel Mouawad insuffle à son roman tout l’effet cathartique du théâtre antique n’ouvre pas aussi la veille plaie de l’orgueil. Il connaît bien ses textes et sait donc mieux que personne que la métamorphose de l’homme en monstre est le sujet tragique par excellence. Il le façonne et le met en scène dans son texte, avec l’application d’un machiniste pointilleux. Cependant la lecture n’est jamais une partie de plaisir : c’est un ascenseur émotionnel qui semble perdre toute mesure au fil des pages, entraînant son lecteur du sublime à l’insoutenable, recréant à lui seul un mythe mêlé à nos vieilles légendes qu’il ravive. Mais aussi grandiose et réussie que soit sa transposition, je me demande si la question principale n’a pas été évitée. Dans une tragédie, ce qui fait que le spectateur ne sombre pas dans l’horreur de ce qu’il regarde, c’est la distance physique qui le sépare des acteurs, la présence rassurante du public et la durée limitée du spectacle. Ces trois éléments disparaissent dès qu’on entre dans l’univers du roman et la purgation de ces atrocités traîne sur des dizaines de chapitres en n’atteignant jamais vraiment son terme. L’horreur est distillée comme un poison, le malaise perdure parce que l’excès n’est plus entravé par sa brièveté. L’ultra-violence de l’univers d’Anima est certainement une leçon sur l’Histoire et l’humanité stupéfiante de justesse et de vérité mais il n’empêche que la catharsis, bizarrement, ne se met pas en place : l’amertume du savoir ne s’adoucit jamais de la saveur du miel. Aussi brillant dramaturge soit-il, Mouawad romancier offre une conclusion paradoxale : son roman virtuose est, en pratique, une tragédie manquée.

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« Todo El Cielo Sobre La Tierra (El Sindrome de Wendy) »

Image trouvée sur http://www.theatre-odeon.eu

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Il y a une chose que j’adore au théâtre : les mots. Quand je regarde une pièce, c’est d’abord pour un propos et la façon particulière dont il est porté par le corps d’un acteur. Du coup, je suis peu sensible à un certain théâtre contemporain qui consiste à mettre en scène l’échec du langage, mêlé à un esprit de transgression, à mon sens, anachronique. Bref, j’étais faite pour détester la dernière pièce d’Angélica Liddell à en juger par son ouverture : l’actrice, seule en scène, ahane, crie et se roule dans la terre en faisant mine, pendant cinq minutes, de se masturber. A ce stade, mon attention est attirée par les crocodiles empaillés pendus dans les airs : je suis très sceptique. Et pourtant, malgré ce départ catastrophique, Liddell a quand même réussi à me récupérer, j’admire !

Bizarrement, je pense que mes réactions « vieille école », résument assez bien la dynamique de la pièce : on vous met sur la défensive puis on vient vous chercher au fond de votre terrier, avec un superbe chant a cappella et quelques vers de Wordsworth. Là, le spectateur refroidi se dit « c’est vrai que c’est joli » et au moins, il regarde. J’ai d’ailleurs définitivement accepté de rentrer dans la pièce avec « la scène des valses » de Shanghai. Pendant vingt minutes vous n’avez que ça sur scène : un orchestre, des valseurs, une musique magnifique. Vous regardez une parenthèse, d’une douceur et d’une beauté visuelle incroyables et ce n’est pas si courant d’assister à une oeuvre qui maîtrise avec une facilité d’enfant gâté autant de formes différentes, qui fait de l’hybridité un art. Avec la forme, le propos s’éclaire et on comprend la phrase qui résume le «syndrome de Wendy», cette éternelle amoureuse des adolescents : laisse moi combler tous tes désirs pour que tu ne m’abandonnes pas. Sachant que tu le feras puisque c’est inscrit dans le mouvement de la vie. Ce postulat profondément nihiliste, mêlant la pureté de l’enfance au noir poisseux de la mort fait, à mon avis, toute la beauté de la pièce autant que de son message. Car ce qui est bien avec Liddell, c’est qu’à travers les cris et les explosions diverses, elle prend aussi le temps de vous parler.

C’est là qu’arrive le monologue de la deuxième partie : seule avec juste un micro, elle vous apostrophe pendant une heure, toujours au rythme des mêmes notes de « House of the Rising Sun ». Et tout à coup, intervient une belle métamorphose à l’ancienne… Cette femme de 47 ans s’approprie la jeunesse adulée par son personnage et habite la scène de son texte qui mêle rythmique de maître et authenticité parfaite. Pourtant, elle vous crache beaucoup au visage… Wendy n’aime ni la vie qui corrompt, qui détruit, qui pourrit, ni les excuses qu’on se donne pour cacher notre malheur. Angélica Liddell fait sien un discours d’enfant pris dans un corps magnétique, tour à tour désarticulé et sensuel, marchant comme on danse un tango, passant de la grâce au grotesque avec un rire sardonique. Elle ne dit plus simplement ses mots mais les incarne. Que vous soyez sensible au texte ou non, vous êtes obligés de le reconnaître : elle est époustouflante. Comme l’est son déchaînement cathartique, qui résonne d’autant mieux qu’il est en espagnol et que Liddell mange, goûte et parle cette langue comme personne. Tout va trop vite et pourtant l’émotion marche, vous êtes pris aux tripes. Vous comprenez maintenant, étymologiquement, ce que c’est qu’une « bête de scène ».

Liddell dévore tout autour d’elle. Todo El Cielo… est son oeuvre, sa tête, son corps : elle a voulu cette pièce, presque comme un caprice et elle l’a rendue possible. Son discours nihiliste est une merveille d’écriture qui remet beaucoup de choses en place. Quand elle emmerde « cette putain d’expérience » briseuse d’espoirs, cette justification parfaite à toutes les déceptions accumulées, c’est fort, ça fait réfléchir. Mais pour moi, il est problématique qu’un propos aussi mortifère se déroule sans fausse note dans le décor doré et confortable de l’Odéon. C’est très baroque mais ça finit aussi par trahir un manque d’attention au public. Angélica Liddell est seule contre le monde : toutes les choses incroyablement justes qu’elle crie, on a l’impression qu’elle se les permet parce qu’elle est au fond convaincue qu’on ne l’écoute pas, qu’elle fait juste ça pour elle. Pourtant je n’avais qu’une envie moi, c’était de l’écouter pour de vrai. J’ai vu Liddell sur scène et c’était un beau moment : brouillon comme un diamant brut et égocentrique comme souvent le talent mais peut-être trop vaste. Todo El Cielo Sobre La Tierra dit beaucoup mais échange peu. A la fin, on est bouche-bée pour deux raisons : ça force l’admiration mais ça vous impose aussi, l’air de rien, de la fermer. C’est brillant mais pas très partageur, d’un nihilisme flamboyant mais sans l’humanisme qui s’impose quand on a autant de corps et autant de public. C’est bête à dire mais cette belle forme manquait de coeur. 

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